Du sous-sol à l’espace : penser le climat dans un contexte sous tension

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Publié le 20 avril 2026
Face à l’accélération du changement climatique et à la montée des tensions géopolitiques, la science ne suffit plus : elle doit dialoguer avec le droit, la diplomatie et la stratégie. C’est tout l’objet du Forum de The Transition Institute (TTI.5) – Grand Séminaire de l’Académie diplomatique et consulaire, qui s’est tenu le 10 avril sur le campus parisien de Mines Paris – PSL, autour d’une question centrale : quelle diplomatie scientifique pour un monde en transition ? 
Scientifiques et diplomates ont confronté leurs perspectives pour interroger la régulation de technologies capables d’agir à l’échelle planétaire, du sous-sol jusqu’à l’espace. Parmi eux Damien Huyghe, enseignant-chercheur au Centre de Géosciences, a apporté un éclairage essentiel lors d’une table ronde dédiée à ces enjeux. Entre promesses d’innovation et risques de fragmentation du monde, une idée s’impose : le climat n’est plus seulement une question environnementale, il devient un véritable objet de pouvoir. 

Un forum pour faire dialoguer science et diplomatie

Pensé comme un espace de dialogue entre disciplines et institutions, le Forum TTI.5 2026 s’inscrit dans le cadre du Grand séminaire de l’Académie diplomatique et consulaire du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. L’enjeu : rapprocher deux mondes qui se croisent encore trop peu que sont ceux de la recherche et de la décision politique. 

Dans un contexte marqué par la montée des tensions internationales et par l’accélération des transformations technologiques, une question se pose : quelle diplomatie scientifique pour un monde en transition ? Autrement dit, comment articuler production de connaissances, intérêts nationaux et préservation des biens communs mondiaux ? 

Godefroy Beauvallet, Directeur Général de Mines Paris – PSL insiste sur cette nécessité de « fertilisation croisée » entre savoirs scientifiques et réalités politiques. 

 

La science n’est jamais totalement autonome : elle s’inscrit dans des contextes économiques, sociaux et géopolitiques qui en orientent les usages

 

Dans la même ligne Nadia Maïzi, Directrice de The Transition Institute (TTI.5) ainsi que du Centre de Mathématiques Appliquées (CMA) de Mines Paris – PSL et autrice principale du 6e rapport du GIEC, souligne que les enjeux climatiques ne peuvent plus être traités de manière sectorielle. Ils traversent toutes les politiques publiques, toutes les échelles, et exigent une approche profondément systémique. Ce forum est conçu précisément pour cela : confronter les points de vue, croiser les expertises, déplacer les regards. 

 

Réguler un monde en mutation

La table ronde « Du sous-sol à l’espace » s’inscrit dans cette ambition. Sous la modération de Gépy Koudadje, elle explore une question technique, mais profondément politique : comment encadrer des activités humaines s’étendant désormais à toutes les dimensions du globe, des ressources minérales aux technologies spatiales ? 

Le droit évolue rapidement sous l’effet de l’urgence climatique. Depuis les Accords de Paris, un ensemble de normes, d’obligations et d’incitations s’est structuré pour orienter les acteurs économiques vers des trajectoires plus durables. Mais cette dynamique reste instable. Les crises énergétiques, les impératifs de sécurité ou de compétitivité viennent régulièrement la remettre en question : entre volonté de régulation globale et fragmentation du monde, entre coopération et rivalité. 

Lire le futur dans les climats passés

Pour comprendre les enjeux climatiques actuels, Damien Huyghe propose un détour par les sciences de la Terre en nous ramenant aux climats anciens, qu’il étudie à partir d’archives naturelles comme les coquilles fossiles, afin de mettre en perspective les transformations actuelles par rapport à l’histoire climatique de la Terre avant l’influence des émissions anthropiques. Son message est certes éclairant, mais aussi déstabilisant : oui, la Terre a déjà connu des périodes beaucoup plus chaudes qu’aujourd’hui. Mais jamais ces transformations ne se sont produites aussi rapidement. Là où les variations naturelles s’étalent sur des centaines de milliers d’années, le réchauffement actuel se déploie en quelques décennies. 

Ce changement d’échelle temporelle bouleverse tout. Les écosystèmes, les sociétés humaines, les infrastructures n’ont pas le temps de s’adapter. En revanche, ces archives du passé offrent un précieux miroir : elles permettent d’anticiper certaines conséquences possibles que sont la montée du niveau des mers, la modification du débit des rivières ou encore la transformation des paysages. 

Elles rappellent aussi une réalité fondamentale : le système climatique est capable de retrouver un équilibre… mais sur des temps très longs, sans commune mesure avec les horizons politiques ou économiques. 

 

Géo-ingénierie : intervenir sur le climat ?

Face à cette accélération, certains envisagent d’intervenir directement sur le climat. Sofia Kabbej, chercheuse à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), explique que derrière ces propositions de « géo-ingénierie », se cachent des techniques très différentes. Certaines visent à retirer du dioxyde de carbone de l’atmosphère. D’autres, plus controversées, cherchent à modifier le rayonnement solaire pour refroidir artificiellement la planète. 

Ces dernières posent des questions vertigineuses. Modifier le climat à l’échelle globale, c’est nécessairement produire des effets inégaux selon les régions. Certaines zones pourraient en bénéficier, d’autres en pâtir. Dans un monde déjà traversé par de fortes inégalités, une telle technologie pourrait exacerber les tensions. 

Plus encore, elle introduit une incertitude radicale : comment attribuer un événement climatique, comme une sécheresse ou une tempête, à une intervention humaine ou à la variabilité naturelle ? Ce flou ouvre la voie à des conflits, voire à des instrumentalisations politiques. 

 

Refuser la tentation technologique ?

Dans ce contexte, Aarti Gupta, Professeure à l’Université de Wageningue, présente une position forte : celle d’un moratoire, voire d’un accord international de non-utilisation de la géo-ingénierie solaire. 

Son argumentation repose sur trois idées principales. D’abord, ces technologies produiraient des effets profondément inégaux, difficiles à justifier dans un monde déjà marqué par des asymétries. Ensuite, il est peu probable qu’elles puissent être gouvernées de manière équitable à l’échelle mondiale : qui déciderait de la « bonne » température de la planète ? Enfin, leur simple existence pourrait détourner l’attention des solutions déjà identifiées, au premier rang desquelles la réduction des émissions de gaz à effet de serre. 

Autrement dit, la géo-ingénierie pourrait apparaître moins comme une solution que comme une fuite en avant. 

 

Le climat, nouvel enjeu stratégique

Guillaume Ollagnier, Directeur général des relations internationales et de la stratégie au ministère des Armées et des Anciens combattants, pointe une vision des relations internationales où le climat s’inscrit désormais dans une logique de conflictualité. Les espaces stratégiques ne se limitent plus aux territoires terrestres : ils s’étendent verticalement des fonds marins, où transitent les câbles de communication, jusqu’à l’espace où circulent satellites et données. 

Dans cette perspective, les ressources, les infrastructures et même les technologies climatiques deviennent des objets de compétition. Le climat n’est plus seulement un enjeu environnemental : il devient un facteur de puissance. 

 

Inventer une diplomatie à la hauteur des défis

Une conviction s’impose : aucune discipline, aucun acteur ne peut, seul, répondre à ces enjeux. Lors de sa conférence plénière, Daniel Franks, Directeur du Global Centre for Mineral Security du Sustainable Minerals Institute à l’Université du Queensland en Australie a rappelé que les ressources minérales, indispensables à la transition énergétique, sont au cœur de nouvelles dépendances géopolitiques, posant ainsi une question essentielle : comment sécuriser ces ressources tout en évitant qu’elles ne deviennent un facteur supplémentaire d’inégalités et de tensions à l’échelle mondiale ? 

Pour Martin Briens, Secrétaire général du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE), la science et la technologie redéfinissent les rapports de force internationaux. Mais elles doivent aussi rester au service de biens communs, comme le climat ou la biodiversité. 

C’est précisément là que la diplomatie scientifique trouve sa place. Elle ne consiste pas seulement à exporter des savoirs ou à promouvoir des intérêts nationaux. Elle vise à construire des cadres de coopération capables de gérer des problèmes globaux, dans un monde fragmenté. 

 

Penser ensemble, malgré les tensions

Ces réflexions ne proposent pas de réponse simple. Cependant, elles mettent en lumière une réalité complexe : nous disposons aujourd’hui de connaissances scientifiques sans précédent, mais nous manquons encore des outils politiques pour les traduire en action collective. 

Le Forum TTI.5, en réunissant chercheuses et chercheurs, diplomates, ingénieurs et décideurs, esquisse une voie possible : celle du dialogue, de la confrontation des points de vue, de la construction progressive d’une culture commune, le tout dans un monde où ressources, technologies ou encore environnement sont désormais interdépendants. 

Pour aller plus loin

Le Forum TTI.5 2026 

 


Photos ©Olivier Bolvin-MEAE

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