Imprimer des dents comme la nature les conçoit : le projet ANR CMADENT de Yannick Tillier

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Publié le 21 avril 2026
Indispensables à chaque repas, nos dents assurent leur fonction sans que nous mesurions vraiment leur remarquable efficacité, jusqu’au jour où un problème survient (une carie, une fracture…) et perturbe notre quotidien. Et si les restaurations dentaires pouvaient enfin reproduire la complexité des dents naturelles ? Car derrière leur apparente simplicité se cache une architecture capable d’absorber et de répartir les contraintes mécaniques. Le projet ANR CMADENT, coordonné par Yannick Tillier, enseignant-chercheur au Centre de Mise en Forme des Matériaux (CEMEF) de Mines Paris – PSL, développe, grâce à l’impression 3D, des matériaux dentaires à gradients de propriétés inspirés du vivant. Mené en partenariat avec le Laboratoire Réactions et Génie des Procédés (LRGP) du CNRS, le Laboratoire des Multimatériaux et Interfaces (LMI) de l’Université Claude Bernard Lyon 1, l’industriel français G Pharma et la Délégation de la Recherche Clinique et de l’Innovation (DRCI) du CHU de Nice, ce projet illustre, à l’occasion de la Journée mondiale de la créativité et de l’innovation, une recherche susceptible de transformer durablement les pratiques en odontologie. 

La dent, un modèle d’ingénierie naturelle encore mal reproduit

Une dent n’est pas un matériau homogène. Elle est constituée principalement de deux tissus : l’émail, très rigide, et la dentine, plus souple. Entre les deux, une zone de transition, la jonction amélo-dentinaire, assure une continuité mécanique essentielle. 

Les travaux menés dans le cadre du projet ANR CMADENT montrent que les propriétés mécaniques varient fortement du bord externe vers le cœur de la dent : le module d’élasticité de l’émail peut être jusqu’à quatre à cinq fois supérieur à celui de la dentine. Ce gradient naturel permet à la dent de résister à la fissuration tout en absorbant les contraintes. 

Or, les matériaux de restauration utilisés aujourd’hui sont, pour la plupart, homogènes. Cette simplification, bien qu’efficace en pratique, limite la durabilité des restaurations et leur capacité à reproduire le comportement biomécanique réel des dents. 

Représentation de la complexité d’une dent : 1. Dent ; 2. Émail ; 3. Dentine ; 4. Pulpe dentaire ; 5. Pulpe caméral ; 6. Pulpe radiculaire ; 7. Cément ; 8. Couronne ; 9. Cuspide ; 10. Sillon ; 11. Collet ; 12. Racine ; 13. Furcation ; 14. Apex radiculaire ; 15. Foramen apical ; 16. Sulcus ; 17. Parodonte. 18. Gencive : 19. gencive libre ; 20. gencive marginale ; 21. gencive attachée. 22. Ligament parodontal ; 23. Os alvéolaire. 24. Nerfs et Vaisseaux : 25. dentaire ; 26. parodontaux ; 27. nerf alvéolaire.  

 

L’innovation CMADENT

Reproduire le vivant grâce à la fabrication additive

Le projet CMADENT (Conception de MAtériaux DENTaires à gradients de propriétés par fabrication additive) propose une véritable rupture technologique, en repensant en profondeur la manière de concevoir et de fabriquer les restaurations dentaires : 

  • Changer de mode de fabrication : il s’agit de passer des techniques classiques, comme l’usinage de blocs de céramique ou de composites dans le cadre de la conception et fabrication assistées par ordinateur (CFAO), à l’impression 3D par procédé DLP (Digital Light Processing). Cette technologie utilise la lumière pour solidifier une résine couche par couche, permettant de produire rapidement des pièces précises et personnalisées, tout en limitant les pertes de matière. 
  • Créer de nouveaux matériaux adaptés : le projet développe des résines composites imprimables. L’adjonction de charges minérales est nécessaire pour maintenir des propriétés mécaniques optimales, mais leur quantité et leur type doivent être maîtrisés pour permettre au matériau composite d’être mis en forme par impression 3D.  
  • Imiter le fonctionnement naturel de la dent : l’une des innovations majeures consiste à introduire, au sein d’une même pièce imprimée, des variations progressives de propriétés mécaniques. Cela signifie que le matériau n’est pas homogène. Certaines zones sont alors plus rigides, d’autres plus souples, comme dans une dent naturelle. Cette transition progressive permet de mieux absorber les contraintes et d’augmenter la durabilité des restaurations, en se rapprochant du comportement du vivant. 

Cette approche biomimétique vise à rapprocher les restaurations artificielles du fonctionnement réel des dents. Elle repose sur plusieurs verrous scientifiques : formulation de matériaux imprimables, contrôle de la polymérisation, optimisation des propriétés mécaniques et compréhension fine du lien entre microstructure et comportement. 

Pour y parvenir, le projet mobilise une chaîne complète de compétences : chimistes, mécaniciens, spécialistes de la fabrication additive, cliniciens et industriels travaillent ensemble pour garantir une innovation directement transférable vers la pratique dentaire. 

L’innovation ne s’arrête pas là. Le projet explore plusieurs stratégies pour créer des gradients de propriétés : 

  • Variation du motif d’impression 
  • Alternance de résines différentes 
  • Optimisation numérique de la répartition des matériaux 

Ces gradients permettent d’approcher progressivement les propriétés de l’émail et de la dentine au sein d’une même pièce. 

 

Le rôle de la modélisation

De la compréhension à la conception

Les modèles numériques développés au CEMEF dans le cadre de ce projet jouent un rôle déterminant. Ils permettent en effet de multiplier les mises en situation pour confronter virtuellement les différentes combinaisons possibles (dent homogène ou hétérogène, avec restauration homogène ou hétérogène) et ainsi prédire le comportement mécanique final d’une dent restaurée.  

Les premiers résultats montrent des différences significatives entre matériaux homogènes et matériaux à gradient : les seconds permettent une meilleure répartition des contraintes et se rapprochent davantage du comportement naturel de la dent. 

Le but ultime de la modélisation numérique est de diminuer le recours à des campagnes expérimentales complexes et coûteuses en temps et en argent, en les limitant à la phase de validation du modèle, tout en proposant, à terme, une restauration spécifique à chaque patient, présentant un gradient optimisé et ainsi une longévité améliorée. 

Modèle 3D très détaillé d’une molaire (environ 1,3 million d’éléments), créé à partir d’images médicales, permettant de simuler la répartition des contraintes dans la dent et son environnement au cours de la mastication. 

 

 Répartition des modules d’élasticité (Module d’Young) sur une vue en coupe (maxillaire en haut et mandibule en bas), présence du bol alimentaire (un aliment) entre les 2 dents mastiquant. 

 

Des dents imprimées pour former les professionnels

Au-delà des applications cliniques, CMADENT ouvre des perspectives inédites pour la formation en odontologie. Aujourd’hui, les étudiantes et étudiants s’entraînent soit sur des dents naturelles qui sont malheureusement rares, variables d’un étudiant à un autre et d’une séance à une autre, soit sur des modèles artificiels, notamment en résines (non chargées), encore insuffisamment réalistes et parfois coûteux. 

Le projet ANR CMADENT propose une alternative innovante : 

  • Des dents imprimées en composite (résine chargée) 
  • Un réalisme amélioré (multi-matériaux, présentant des gradients de propriétés) en termes de perception du point de vue du praticien. Une résistance aux opérations de fraisage sans risque de fondre, contrairement aux résines classiques 

À gauche : dent imprimée en 3D (sans gradient) ; à droite : dent naturelle. La comparaison met en évidence une reproduction fidèle de l’anatomie interne, notamment de la chambre pulpaire et des canaux radiculaires. 

Des traitements de canal ont été réalisés sur les premiers modèles de dents pédagogiques imprimées (destinées à l’entraînement des étudiants en dentaire) : 

  • A, B, C : une sensation très réaliste lors du travail de la dent, depuis l’ouverture de la cavité jusqu’à la préparation du canal. La résistance mécanique est proche de celle d’une dent naturelle. 
  • D : aucun phénomène de fusion du matériau lors du comblement du canal contrairement aux résines classiquement utilisées. 

Ces modèles permettent un apprentissage plus équitable, reproductible, bien meilleur marché que dans le cas des dents pédagogiques en céramique et proche de la réalité clinique. 

Modèle de dent à imprimer en 3D. Le gradient de propriétés est obtenu grâce aux niveaux de gris figurant sur les coupes. L’intensité de la lampe utilisée pour la polymérisation (dans l’imprimante) est inversement proportionnelle au niveau de gris : plus la couleur est blanche, plus la résine composite sera polymérisée lors de l’impression. À l’inverse, plus la couleur est noire, moins elle est polymérisée. 

 

Mêler créativité et impact sociétal

Le projet ANR CMADENT illustre pleinement l’esprit de la Journée mondiale de la créativité et de l’innovation : mobiliser l’ingéniosité scientifique pour répondre à des enjeux concrets, ici la santé bucco-dentaire qui nous impacte toutes et tous. 

Les retombées potentielles sont multiples : 

  • Amélioration de la durabilité des restaurations dentaires 
  • Réduction des coûts grâce à la fabrication additive 
  • Développement de nouveaux biomatériaux plus sûrs et bioactifs 
  • Création de nouveaux marchés industriels et opportunités d’innovation 

En s’inscrivant dans une stratégie pluridisciplinaire et tournée vers le transfert, le projet reflète pleinement l’ambition de Mines Paris – PSL : faire dialoguer sciences fondamentales, ingénierie et applications concrètes au service de la société. 

 

Vers une dentisterie augmentée par la science des matériaux

En cherchant à reproduire la complexité du vivant grâce à des outils d’ingénierie de pointe, CMADENT ouvre la voie à une nouvelle génération de biomatériaux. À terme, il ne s’agira plus seulement de réparer une dent, mais de reconstruire une structure fonctionnelle, optimisée et durable, inspirée de la nature elle-même. 

Le projet ANR CMADENT porté par Yannick Tillier illustre ce que la créativité scientifique peut produire lorsqu’elle s’allie à l’innovation technologique. Résolument pluridisciplinaire, il réunit des acteurs issus de plusieurs institutions et domaines d’expertise. Deux thèses sont actuellement menées : celle de Léa Guerandelle, doctorante au CEMEF, et celle de Marie Bernabeu, doctorante à l’Université Côte d’Azur. Toutes deux sont co-encadrées par Yannick Tillier et Nathalie Brulat-Bouchard, Professeur en chirurgie dentaire au CHU de Nice et chercheuse associée au CEMEF, illustrant le lien étroit entre recherche académique et pratique clinique. 


Pour aller plus loin :

Projet ANR (ANR-22-CE51-0017) : Conception de MAtériaux DENTaires à gradients de propriétés par fabrication additive – CMADENT 

 

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