Les mathématiques, un pont entre les savoirs : Olivia Caramello invitée à Mines Paris – PSL
Mathématicienne italienne reconnue internationalement, Olivia Caramello a notamment été titulaire de la chaire Gelfand à l’Institut des Hautes Études Scientifiques (IHES) et a mené de nombreuses collaborations internationales dans le domaine de la logique mathématique et de la théorie des catégories.
Ses travaux portent sur la théorie des topos, une notion introduite dans les années 1960 par Alexandre Grothendieck, qui permet de décrire des « univers mathématiques » capables de relier différentes structures et théories.
Depuis une quinzaine d’années, Olivia Caramello développe une approche originale : la théorie des ponts topossiques, qui consiste à identifier des invariants communs entre différentes théories pour transférer des résultats et faire émerger de nouvelles connexions entre domaines mathématiques.
Un topos est un espace de possibilités : un objet kaléidoscopique où des théories différentes s’intègrent en se reflétant les unes dans les autres.
.
Le séjour d’Olivia Caramello à Mines Paris – PSL vise à explorer comment ces outils conceptuels peuvent éclairer des problématiques bien au-delà des mathématiques pures. Plusieurs centres de recherche de l’École seront impliqués dans ces travaux.
Le CGS s’intéresse depuis plusieurs années aux modèles formels du raisonnement créatif et à l’étude des organisations capables de soutenir l’innovation collective. Dans ce contexte, l’approche topossique pourrait permettre de mieux modéliser la complexité des structures de connaissances et des processus de conception.
Ces travaux prennent une résonance particulière dans le contexte des grandes transitions contemporaines, qui nécessitent à la fois créativité et préservation des ressources. L’approche par les topos pourrait contribuer à formaliser ces dynamiques de « création préservatrice », où l’innovation s’articule avec la prise en compte des systèmes existants et des contraintes environnementales ou sociétales.
.
Le séjour de la chercheuse permettra de renforcer les liens entre mathématiques fondamentales et informatique théorique. Au CRI, les travaux d’Olivia Caramello seront mis en dialogue avec les recherches sur les preuves formelles et les assistants de preuve. Des outils comme Dedukti, développés avec l’Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique (Inria), permettent déjà de faire dialoguer différents systèmes formels et de partager des bibliothèques de preuves entre plateformes.
L’identification d’invariants topossiques pourrait ainsi contribuer à développer de nouvelles méthodes de traduction entre systèmes logiques et à faciliter l’interopérabilité entre différents environnements de preuve. À plus long terme, ces travaux pourraient aussi conduire à l’organisation de conférences internationales, à l’encadrement de dispositifs de formation et à la mise en place de projets de recherche au sein de l’École.
Un pont topossiques est une correspondance rigoureuse qui permet de transférer des résultats, des méthodes ou des intuitions d’une théorie vers une autre en s’appuyant sur les invariants qu’elles ont en commun. Ces invariants vivent notamment au niveau des topos, et en particulier des topos classifiants.
À chaque théorie mathématique, on peut associer un topos qui incarne son contenu sémantique de manière complète. Ce topos classifiant rend explicite tout le potentiel conceptuel qui est implicite dans la théorie elle‑même. Il offre un cadre où l’on peut visualiser, organiser et manipuler toutes les manières possibles dont la théorie peut être réalisée. C’est en comparant ces topos classifiants – et les invariants qu’ils partagent – que l’on peut identifier les conditions permettant de construire des ponts entre les théories. Lorsqu’un problème est difficile dans une théorie, on peut ainsi le traduire dans une autre où il devient plus accessible, puis retransférer la solution.
Cette approche est importante parce qu’elle offre un cadre général pour révéler l’unité profonde des mathématiques. Elle montre que des théories qui peuvent paraître éloignées partagent parfois une même structure sémantique, et qu’en travaillant au niveau des topos, on peut faire émerger des connexions nouvelles, inattendues et fécondes.
Ce qui rend ces applications intéressantes, c’est que les topos ne sont pas seulement des objets mathématiques : ce sont aussi des cadres de représentation des connaissances. Ils permettent de modéliser des points de vue locaux, des fragments d’information, des règles partielles, et de comprendre comment ces éléments peuvent s’articuler.
Dans l’informatique formelle, cela rejoint directement les questions d’interopérabilité entre systèmes logiques ou entre assistants de preuve. Dans les sciences de gestion ou l’étude de l’innovation, cela touche à la manière dont des organisations combinent des perspectives différentes, manipulent des connaissances hétérogènes ou conçoivent des solutions nouvelles à partir de contraintes existantes.
Les topos classifiants permettent notamment de formaliser de manière précise et efficace des processus de « création préservatrice », où l’innovation ne consiste pas à repartir de zéro, mais à transformer, recombiner ou étendre des structures existantes tout en respectant leurs contraintes fondamentales. Ils rendent visibles les invariants qui doivent être préservés, tout en montrant comment de nouvelles configurations peuvent être générées. Cela ouvre la voie à des applications dans la modélisation des processus d’innovation, dans l’analyse des organisations créatives ou encore dans la compréhension des transitions où il s’agit d’inventer sans détruire.
Autrement dit, les topos offrent un langage puissant pour penser la complexité et la diversité des points de vue – un enjeu qui dépasse largement les mathématiques et qui concerne de nombreux domaines confrontés à des systèmes riches, distribués ou fragmentés.
Ce séjour est pour moi l’occasion de dialoguer avec des chercheurs et chercheuses qui travaillent sur des questions très différentes des miennes, mais qui rencontrent des défis conceptuels similaires : comment structurer des connaissances complexes, comment relier des points de vue, comment explorer des possibles.
J’espère que ces échanges permettront d’identifier des nouveaux terrains où les outils topossiques peuvent apporter quelque chose de concret, que ce soit en informatique, en modélisation des processus d’innovation, ou dans l’étude des transitions. Les topos offrent en effet un cadre puissant pour représenter des systèmes où coexistent des perspectives multiples, des contraintes hétérogènes et des dynamiques évolutives.
Cette capacité est particulièrement pertinente dans des domaines émergents comme l’intelligence artificielle. Dans mes travaux récents, j’ai montré que les topos relatifs constituent un outil particulièrement adapté pour modéliser la stratification de la connaissance : ils permettent de représenter différents niveaux de description, leurs interactions, et les passages possibles entre eux. Cette structure hiérarchique et flexible est essentielle pour concevoir des architectures d’intelligence artificielle générale (AGI) capables de naviguer entre des environnements variés, d’articuler des points de vue multiples et de produire des solutions nouvelles tout en préservant leurs invariants structurels.
Je suis également convaincue que les topos peuvent jouer un rôle important dans les sciences sociales. Leur capacité à articuler des perspectives diverses et à rendre explicites les structures communes entre des systèmes apparemment disjoints en fait un outil précieux pour analyser des organisations humaines, des processus de délibération ou des formes de coopération. Ils peuvent contribuer à imaginer des formes de démocratie plus raffinées et plus inclusives, capables d’intégrer des informations hétérogènes, de faire émerger et d’exploiter les invariants essentiels de la condition humaine, et de favoriser l’émergence de décisions collectives plus robustes.
Cette démarche prolonge une vision nourrie par ma pratique des topos : créer des ponts, ouvrir des perspectives, et montrer que les mathématiques peuvent dialoguer avec d’autres disciplines pour éclairer des enjeux contemporains.
Comment orienter intelligemment des éoliennes pour produire plus d’électricité, sans en construire davantage ? Derrière cette question très concrète s...