Et si la recherche africaine changeait notre manière de penser la transition

Evénement Science et société Transition écologique
Publié le 25 mai 2026
Si l’Afrique ne représente qu’environ 9 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, elle figure parmi les régions les plus exposées aux conséquences du réchauffement climatique. Entre justice climatique, héritages coloniaux et innovations locales, Regards africains sur les changements climatiques donne la parole aux chercheuses et chercheurs d’Afrique pour repenser les réponses au changement climatique. Publié aux Presses des Mines sous la direction de Nadia Maïzi, directrice du Centre de Mathématiques Appliquées (CMA) et de The Transition Institute 1.5 (TTI.5), ainsi que de Claire Caumel, doctorante et ingénieure de recherche au CMA, l’ouvrage rassemble des contributions issues du Forum TTI.5 2024. Dans la continuité des réflexions portées lors du sommet « Africa Forward » et à l’occasion de la Semaine africaine de l’UNESCO et de la Journée de l’Afrique, ce livre invite à déplacer le regard : non plus parler sur l’Afrique, mais penser avec elle les futurs climatiques du monde.

Des perspectives trop souvent marginalisées

Lorsque l’on parle de changement climatique, les débats publics sur la scène internationale sont dominés par les voix des pays du Nord, qui structurent donc notre vision du problème. Cela se traduit par des projections erronées sur des régions peu représentées dans ces débats alors qu’il est indispensable de contextualiser et d’affiner l’analyse. Comment les sociétés africaines pensent-elles leurs transitions écologiques ? Quelles inspirations peut-on y trouver ?

C’est à cette question que tentent de répondre Nadia Maïzi et Claire Caumel dans ce livre. Celui-ci rassemble les contributions de chercheurs, économistes, ingénieurs, experts du climat et acteurs institutionnels africains, rassemblés à l’occasion du Forum TTI.5 2024, autour d’un même objectif : replacer les perspectives africaines au cœur des discussions internationales sur le climat.

Cet ouvrage, à l’occasion de la Journée de l’Afrique du 25 mai qui célèbre l’histoire des solidarités africaines, rappelle que l’Afrique n’est pas seulement un territoire vulnérable face au réchauffement climatique ; elle est aussi un espace de production de savoirs, de solutions et de visions du monde indispensables pour penser l’avenir.

Une injustice climatique devenue centrale

Il est nécessaire de rappeler un paradoxe bien documenté par la communauté scientifique : l’Afrique est l’une des régions les moins responsables des émissions mondiales de gaz à effet de serre, mais l’une des plus exposées à leurs conséquences. Les émissions par habitant y demeurent largement inférieures à celles des pays du Nord, alors même que les populations africaines subissent déjà de plein fouet les sécheresses, la montée des températures, les tensions sur les ressources hydriques ou encore l’insécurité alimentaire.

Cette situation est caractéristique d’une « injustice climatique », mais l’ouvrage va plus loin : cette injustice ne se limite pas à une question de répartition des émissions. Elle concerne aussi la manière dont les politiques climatiques sont conçues et imposées à l’échelle mondiale.

« Au-delà de ces éléments chiffrés, l’objet des réflexions que nous avons souhaité engager vise à réfléchir à une transition systémique et holistique, pour que les solutions des uns ne deviennent pas les problèmes des autres. »  Nadia Maïzi, directrice du CMA et de TTI.5

Les débats internationaux restent largement dominés par des approches élaborées dans les pays du Nord, souvent pensées à partir de trajectoires historiques européennes ou nord-américaines. Or, appliquer mécaniquement ces modèles au continent africain peut produire des effets contre-productifs.

Illustration du rapport du GIEC

La transition écologique comme héritage historique et politique

En replaçant les enjeux climatiques dans une profondeur historique longue, Nadia Maïzi revient dans son introduction sur les récits dominants de la transition énergétique qui sont loin d’être neutres. L’histoire classique de la transition raconte généralement le passage du bois au charbon, puis du charbon au pétrole, comme une évolution presque naturelle du progrès technique occidental. Mais cette lecture masque les rapports de domination économique et coloniale qui ont accompagné cette industrialisation sur lesquels elle revient.

Ainsi, le développement du charbon britannique au XIXe siècle ne peut être dissocié de l’expansion impériale et de l’exploitation des territoires périphériques. Certaines régions du monde ont ainsi été rendues dépendantes de ressources énergétiques importées au profit des puissances industrielles.

Ce regard historique permet de comprendre pourquoi les débats actuels autour de la transition énergétique en Afrique sont profondément politiques. Les infrastructures énergétiques, les modèles de développement ou encore les chaînes d’approvisionnement mondiales restent marqués par ces héritages.

De plus, comme le rappelle Nadia Maïzi, certains mythes environnementaux hérités de la colonisation persistent. L’exemple du Maghreb est frappant : longtemps, les autorités coloniales ont affirmé que l’Afrique du Nord avait été déforestée par les pratiques pastorales locales. Or, les recherches historiques citées montrent que cette vision était scientifiquement erronée. Ces récits ont pourtant servi à justifier des politiques d’aménagement imposées aux populations locales, parfois avec des conséquences sociales importantes.

Les politiques environnementales ne sont jamais purement techniques. Elles reposent sur des représentations du monde, des rapports de pouvoir et des choix de société.

« Décarboner » ne suffit pas

Cette dimension politique apparaît dans les travaux de Fadhel Kaboub, Président de l’International Institute for Sustainable Development (IISD) et professeur associé à l’université Denison. Son constat est radical : la transition écologique mondiale risque de reproduire les logiques économiques héritées de la colonisation si elle ne s’accompagne pas d’une transformation structurelle des rapports Nord-Sud.

On ne peut pas décarboner un système qui n’a pas encore été décolonisé sur le plan structurel et économique.

Dr Fadhel KABOUB, Président de l’IISD et professeur associé à l’université Denison

Pour l’économiste, le continent africain continue d’occuper une position subalterne dans l’économie mondiale : fournisseur de matières premières, réservoir de main-d’œuvre à faible coût et marché pour les technologies produites ailleurs.

Or, la transition énergétique mondiale pourrait renforcer cette dépendance. La demande croissante en minerais critiques tels que le cobalt, le lithium, le manganèse ou encore le platine, fait de l’Afrique un territoire stratégique pour les industries vertes. Mais qui contrôlera ces ressources ? Où sera créée la valeur ajoutée ? Qui bénéficiera réellement de cette nouvelle économie décarbonée ?

Des transitions africaines multiples

Il n’existe pas une transition africaine unique, mais une pluralité de trajectoires selon les contextes politiques, économiques et géographiques. Jesse Burton, chercheuse à l’Université du Cap, illustre bien cette complexité.

En Afrique du Sud, la sortie du charbon représente un défi colossal. Le pays produit encore plus de 80 % de son électricité à partir du charbon et des régions entières dépendent économiquement de cette industrie. La transition vers les énergies renouvelables ne peut donc pas être pensée uniquement comme un remplacement technologique. Elle implique des enjeux sociaux majeurs : emploi, formation, protection sociale, inégalités territoriales ou encore accès à l’électricité.

Le pays est également confronté à des contradictions : comment fermer des centrales à charbon alors que des coupures d’électricité massives affectent déjà la population ? Comment financer la transition dans un contexte de chômage élevé et de fortes inégalités sociales ?

Une planification et un suivi efficaces seront essentiels pour atténuer les risques sociaux et économiques liés à la sortie du charbon.

Jesse Burton, chercheuse à l’Université du Cap

Une réalité souvent absente des débats occidentaux est également à souligner : pour de nombreux pays africains, l’urgence climatique se combine avec d’autres urgences tout aussi fondamentales que sont le développement économique, l’accès à l’énergie, la lutte contre la pauvreté ou encore la stabilité politique.

Illustration du rapport du GIEC

Hydrogène vert, innovations locales et savoirs oubliés

Il existe des stratégies énergétiques émergentes sur le continent. Rabah Sellami, Directeur Hydrogène et Énergies alternatives au Commissariat aux énergies renouvelables et à l’efficacité énergétique d’Algérie (CEREFE), met en lumière les ambitions de l’Algérie autour de l’hydrogène vert.

Face à une consommation croissante de gaz naturel, le pays cherche à diversifier son mix énergétique et à devenir un futur acteur majeur de la production d’hydrogène renouvelable. L’Algérie mise notamment sur son potentiel solaire, ses infrastructures gazières existantes et sa proximité avec l’Europe. Mais il serait une erreur de tomber dans une vision techniciste de la transition.

Au contraire, les savoir-faire locaux et les pratiques traditionnelles d’adaptation climatique sont de véritables leviers. Par exemple, les systèmes hydrauliques ancestraux de Timimoun sont capables d’organiser la gestion collective de l’eau dans des environnements désertiques extrêmes.

Les Repair Cafés africains, permettant la réparation et la réutilisation des objets, restent également des pratiques courantes. Une manière de rappeler que certaines formes de sobriété ou d’économie circulaire existent depuis longtemps dans de nombreuses sociétés africaines, bien avant qu’elles deviennent des concepts centraux des politiques écologiques occidentales.

Une autre manière de penser l’avenir

Regards africains sur les changements climatiques construit une réflexion bien plus large sur la manière dont les sociétés imaginent leur futur. L’Afrique y apparaît non pas comme un simple « terrain d’application » des politiques climatiques mondiales, mais comme un laboratoire intellectuel et politique capable d’inspirer d’autres modèles de transition.

Pour peu qu’elle le soit déjà pour l’Europe et l’Occident, notre façon de réfléchir la transition n’est pas adaptée à d’autres régions du monde, en particulier à l’Afrique. Nous ne devons pas chercher à appliquer une vision qui serait standardisée et les trajectoires qui en découlent.

Nadia Maïzi, directrice du CMA et de TTI.5

Dans un contexte où les débats sur la transition écologique tendent parfois à uniformiser les solutions, cet ouvrage rappelle avec force qu’il n’existe pas de modèle unique. Penser la transition depuis l’Afrique, c’est accepter de déplacer le regard : reconnaître la pluralité des trajectoires historiques, réhabiliter des savoirs longtemps marginalisés et interroger les rapports de domination qui structurent encore les politiques climatiques mondiales.


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