Comment fabrique-t-on le climat de demain ? Le « Manuel des futurs climatiques » de Béatrice Cointe ouvre la boîte noire des scénarios
Trajectoires à 1,5 °C, neutralité carbone en 2050, scénarios du GIEC : pour penser le changement climatique et guider l’action, scientifiques et décideurs parlent sans cesse du futur. Mais d’où viennent ces projections ? Que racontent réellement leurs courbes et leurs chiffres ? Et quels choix se cachent derrière les modèles qui les produisent ? Dans le Manuel des futurs climatiques, qui paraît le 3 septembre 2026 aux éditions Premier Parallèle, Béatrice Cointe, chargée de recherche au Centre de Sociologie de l’Innovation (CSI) de Mines Paris – PSL et médaille de bronze du CNRS 2024, nous emmène dans les coulisses de la fabrique scientifique et politique de nos futurs climatiques.
Des futurs climatiques qui se conjuguent au présent
À quoi ressemblera le monde en 2050 ou en 2100 ? De combien les émissions de gaz à effet de serre doivent-elles diminuer pour limiter le réchauffement à 1,5 °C ? Quelle place accorder à la sobriété, aux technologies de captage du carbone ou aux transformations des systèmes énergétiques ?
Ces questions sont tournées vers l’avenir, mais les futurs qu’elles dessinent se construisent aujourd’hui. C’est le point de départ du Manuel des futurs climatiques : les projections climatiques ne sont pas simplement « découvertes » par la science. Elles sont élaborées par des communautés de recherche à partir de modèles, de données et de scénarios, mais aussi de choix méthodologiques, de controverses et de coopérations internationales.
L’enjeu n’est évidemment pas de remettre en cause la réalité physique du changement climatique, mais de comprendre comment la science explore ce qui peut encore advenir. Les scénarios font ainsi le lien entre l’évolution possible de nos sociétés (leurs économies, leurs technologies, leurs systèmes énergétiques) et ses conséquences sur les émissions et le climat. Ils permettent d’explorer plusieurs trajectoires plutôt que d’annoncer un avenir déjà écrit.
Un scénario climatique n’est pas une prédiction
Lorsqu’un graphique présente plusieurs trajectoires jusqu’en 2050 ou 2100, il ne cherche pas à prédire précisément ce qui va se produire. Un scénario explore ce qui pourrait arriver à partir d’un ensemble d’hypothèses. Comment évoluera la population mondiale ? Quels seront nos besoins énergétiques ? À quelle vitesse certaines technologies se développeront-elles ? Quelle place occuperont les énergies fossiles, les renouvelables, les forêts ou l’agriculture ?
Ces hypothèses permettent de construire plusieurs futurs possibles. Les scénarios servent ensuite de langage commun à différentes communautés scientifiques : celles qui étudient le système climatique, celles qui analysent ses impacts ou encore celles qui travaillent sur les moyens de réduire les émissions. Leur fabrication est donc aussi un immense exercice de coordination entre disciplines et institutions.
Les scénarios ne sont pas des prédictions, mais des perspectives. Justement parce qu’ils résultent d’efforts et de choix, ils ne sont ni immuables ni incontestables. Le futur qu’ils esquissent n’est pas monolithique, mais polyphonique. Béatrice Cointe
Derrière les courbes, des modèles, des scientifiques et des choix
Pour comprendre la fabrication de ces scénarios, le livre nous conduit à l’intérieur des modèles informatiques qui les produisent, notamment les Integrated Assessment Models (IAM), ou modèles d’évaluation intégrée. Ces outils cherchent à représenter ensemble plusieurs dimensions du problème climatique : économie, énergie, ressources, technologies, usages des sols ou émissions de gaz à effet de serre. Leur intérêt est de mettre en relation des phénomènes très différents pour explorer leurs interactions. Ils produisent notamment les trajectoires de réduction des émissions, comme les fameuses « trajectoires 1,5 °C », qui alimentent ensuite la recherche et le débat sur les politiques climatiques.
Mais un modèle n’est pas une copie miniature du monde. Pour rendre une réalité aussi complexe calculable, il faut sélectionner ce que l’on représente, définir les relations entre les variables et poser des hypothèses. Chaque modèle porte donc une certaine manière de regarder le monde et de poser le problème climatique. C’est ici que l’approche de sociologie des sciences de Béatrice Cointe prend tout son sens. Plutôt que de s’arrêter au résultat final (une courbe, un chiffre, un scénario), elle remonte la chaîne de fabrication : qui a construit le modèle ? Pour répondre à quelles questions ? Avec quelles données et quelles hypothèses ? Comment a-t-il évolué ?
Le livre retrace ainsi les « biographies » de plusieurs modèles, parmi lesquels Global Change Assessment Model (GCAM), MESSAGE, Dynamic Integrated model of Climate and the Economy (DICE) ou COmputable Framework For Energy and the Environment model (COFFEE). Une manière de rappeler que derrière l’abstraction des projections climatiques se trouvent des équipes de recherche, des institutions et plusieurs décennies d’histoire scientifique.
Cette histoire conduit également au GIEC, qui occupe une place centrale dans l’ouvrage. Créé en 1988 pour faire le lien entre la recherche scientifique et les gouvernements, il évalue et synthétise la littérature scientifique afin d’établir l’état des connaissances sur le changement climatique. Les scénarios qui alimentent ses rapports se trouvent ainsi au croisement de nombreuses disciplines, mais aussi des questions posées par l’action publique.
Le Manuel des futurs climatiques montre ainsi que science et politique ne constituent pas deux univers étanches. Les objectifs discutés dans les négociations internationales peuvent susciter de nouvelles questions de recherche ; en retour, les possibilités et les limites mises en évidence par les scientifiques nourrissent le débat politique. Sans dévoiler toutes les histoires racontées dans l’ouvrage, Béatrice Cointe montre comment ces interactions participent elles aussi à la fabrication des futurs climatiques. Le livre rappelle ainsi que quand il s’agit de climat, la politique et la fabrique de la science ne sont jamais très éloignées.
Rendre les futurs climatiques à celles et ceux qui les fabriquent
Béatrice Cointe adopte ainsi une forme à mi-chemin entre manuel et enquête. Elle nous entraîne des réunions du GIEC aux équipes de modélisation et aux négociations internationales, en explorant les questions scientifiques, économiques et politiques qui traversent la construction des scénarios climatiques. Ce faisant, l’ouvrage remet de l’humain derrière des objets que leur technicité peut rendre intimidants. Les futurs climatiques ne sont pas seulement des courbes qui s’étirent jusqu’en 2100 : ils sont le résultat d’un travail scientifique collectif, traversé par des débats, des tâtonnements et des choix.
Comprendre comment sont construits les futurs climatiques ne revient donc pas à relativiser ce que nous savons du réchauffement. Cela permet au contraire de mieux distinguer les contraintes physiques établies par la science des choix sociaux, économiques, technologiques et politiques qui restent ouverts. Les scénarios ne disent pas ce que nous ferons : ils nous aident à comprendre ce que différentes décisions pourraient rendre possible. Malgré les contraintes qui pèsent désormais sur eux, nos futurs climatiques ne sont pas encore entièrement écrits.
Pour aller plus loin

Manuel des futurs climatiques, Carnets Parallèles, 2026, Béatrice Cointe
