Marseille, laboratoire du climat de demain ? Le projet Destination Earth
Créer une réplique numérique de notre planète pour mieux anticiper son avenir, l’idée peut sembler vertigineuse. C’est pourtant l’ambition de Destination Earth (DestinE), une initiative de la Commission européenne qui mobilise des données satellites, l’intelligence artificielle ainsi que des supercalculateurs afin de simuler le système Terre, le tout avec une précision inédite.
Simulations climatiques fines, projections à long terme, capacité à tester des scénarios… Sur le papier, tout y est. Mais au-delà de la théorie, que faire concrètement de ces données ? Comment les manier, les exploiter ? Car entre la sophistication technologique et les besoins très opérationnels d’une collectivité qui pourrait avoir besoin de toutes ces données, un fossé persiste.
Ce fossé, les chercheuses et chercheurs le connaissent bien. Dans le domaine de l’Observation de la Terre (OT), les données existent souvent en abondance, mais restent parfois sous-exploitées. Non pas faute d’intérêt, mais parce que les acteurs du terrain ont bien souvent du mal à se les approprier, pour servir leurs réalités.
La boîte à outils co-design développée dans le cadre de DestinE met des mots sur ce phénomène : une « grande distance » entre ceux qui produisent les données et ceux qui pourraient les utiliser persiste. Cette distance est multiple : elle tient au langage, aux compétences et aux temporalités. Un ingénieur qui conçoit un modèle climatique et un élu local qui doit arbitrer un projet urbain n’ont ni les mêmes outils, ni les mêmes priorités.
C’est précisément là que le travail conjoint du CGS et de l’OIE prend tout son sens : proposer une méthode qui permette de franchir cette distance. Et parmi les objectifs couverts par cette méthode, il s’agit non seulement de développer des services qui sont opérables, mais également utiles, utilisables, soutenables et qui peuvent être mis à l’échelle comme l’illustre la figure ci-dessous.

Plutôt que de chercher à « traduire » les données une fois les outils développés, les équipes de Mines Paris – PSL proposent une approche différente : impliquer les potentiels utilisateurs dès le départ. Le co-design, tel qu’il est formalisé dans la boîte à outils DestinE, n’est pas une simple consultation. Il s’agit d’un processus structuré, qui repose sur l’idée qu’un service n’a de valeur que s’il est pensé dans son contexte d’usage.
Concrètement, la méthode s’organise en plusieurs temps :
Cependant, cette méthode repose surtout sur une dynamique de construction progressive d’une compréhension commune. Le travail du CGS et d’OIE montrent qu’il ne s’agit pas seulement de concevoir un outil, mais de concevoir les relations entre les acteurs.

Ce projet est aussi le fruit d’un rapprochement interne à l’École. D’un côté, le CGS apporte son expertise en innovation, en design et en gestion des systèmes complexes. De l’autre, l’OIE mobilise ses compétences en observation de la Terre, en climatologie et en traitement des données. Cette collaboration illustre une transformation plus large du secteur, souvent qualifiée de « Twin Transition » : une double mutation numérique et environnementale.
Elle s’accompagne d’un glissement conceptuel. On ne parle en effet plus seulement « d’Observation de la Terre (OT) », mais « d’Earth Intelligence ». Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de collecter des données, mais de les intégrer dans des systèmes capables d’éclairer l’action.
C’est à Marseille que cette approche trouve aujourd’hui une application particulièrement concrète. La ville s’est engagée dans une trajectoire de neutralité carbone à horizon 2030. Mais comme beaucoup de métropoles méditerranéennes, elle est confrontée à des défis complexes : vagues de chaleur, risques d’inondation, urbanisation dense, vulnérabilités sociales.
Dans ce contexte, disposer de données ne suffit pas, il faut pouvoir les traduire en décisions. C’est précisément l’objectif du projet mené avec les équipes de Mines Paris – PSL : développer, à partir de la plateforme DestinE, un outil d’aide à la décision co-construit avec les acteurs locaux. Le travail engagé avec Marseille permet de passer du modèle à l’usage.
Grâce aux ateliers de co-design, les chercheurs et les acteurs de la ville ont pu :
L’outil TwinCity, disponible via un compte gratuit, ne se contente pas de visualiser des données. Il permet, par exemple, d’explorer les effets d’une politique d’aménagement ou d’évaluer l’impact de certaines décisions à moyen terme. Les fonctionnalités ne sont alors pas décidées en amont par les développeurs, elles émergent du dialogue avec les utilisateurs.
La ville de Marseille met en lumière plusieurs enjeux clés. D’abord, celui de la complexité des systèmes urbains. Une décision en matière d’urbanisme peut avoir des effets sur la température, la consommation énergétique ou la qualité de vie. Les outils doivent donc intégrer cette multiplicité.
Ensuite, celui de la temporalité. Les décideurs doivent agir rapidement, tandis que les modèles climatiques s’inscrivent souvent dans le long terme. Le co-design permet d’articuler ces échelles.
Enfin, celui de l’appropriation. Un outil, même performant, ne sera utilisé que s’il s’intègre dans les pratiques existantes. C’est l’un des points centraux de la démarche.
Mais l’intérêt de cette approche dépasse largement le cadre d’une seule ville. En travaillant sur la tension entre solutions spécifiques et outils génériques, les équipes de Mines Paris – PSL contribuent à construire des services à la fois adaptés localement et réplicables ailleurs. Autrement dit, Marseille devient un terrain d’expérimentation pour penser des solutions à l’échelle européenne.
Ce travail ouvre aussi des perspectives en termes de formation, de recherche et de partenariats. Il participe à structurer un écosystème où données, technologies et usages ne sont plus dissociés.
Ces travaux sont présentés à l’occasion de la Fifth Destination Earth User eXchange qui se tient à Bruxelles les 9 et 10 juin 2026, à une communauté internationale de chercheurs, développeurs et décideurs. Cet évènement est l’occasion de montrer qu les données climatiques ne prennent pleinement sens que lorsqu’elles sont intégrées dans des processus collectifs de décision.
Ce que montre l’expérience marseillaise, c’est que la question n’est plus seulement technologique. Elle est aussi organisationnelle, sociale, politique. Construire un “jumeau numérique” de la Terre est une prouesse scientifique. Mais construire les conditions pour qu’il soit utilisé, compris et approprié est un défi tout aussi important.
Les équipes du CGS et de l’OIE tendent ainsi vers une intelligence collective du climat : faire en sorte que l’intelligence des données devienne une intelligence partagée.
Découvrez comment les données d’observation de la Terre aident à anticiper les changements environnementaux avec Elena Magliaro, ingénieure R&D au Cen...