Les mathématiques pour des éoliennes plus productives : les recherches de Delphine Bresch-Pietri

Recherche Décryptage
Publié le 13 mars 2026
Comment orienter intelligemment des éoliennes pour produire plus d’électricité, sans en construire davantage ? Derrière cette question très concrète se cache un problème mathématique complexe, au cœur des recherches de Delphine Bresch-Pietri, enseignante-chercheuse au Centre Automatique et Systèmes (CAS) de Mines Paris – PSL. 
À l’occasion de la Journée internationale des mathématiques, Mines Paris – PSL met en lumière ses travaux. Ancienne élève de l’École, Delphine Bresch-Pietri a choisi d’y poursuivre sa carrière afin de conjuguer recherche de haut niveau et formation. Son domaine : la théorie du contrôle, une branche des mathématiques appliquées qui vise à piloter les systèmes dynamiques de manière optimale et robuste. Parmi ses terrains d’application, un enjeu stratégique : l’optimisation de la production des parcs éoliens. Des recherches qui illustrent le rôle essentiel des mathématiques dans les grands défis énergétiques contemporains, et leur transmission aux futurs ingénieurs. 

 

Les parcs éoliens face à l’effet de sillage

Dans un parc éolien, chaque éolienne ne fonctionne pas de manière indépendante l’une de l’autre. Lorsqu’une éolienne capte l’énergie du vent, elle perturbe l’écoulement de l’air derrière elle : le vent y est ralenti et plus turbulent. Ce phénomène, appelé effet de sillage, pénalise les éoliennes situées en aval et peut entraîner jusqu’à 20 % de perte de production annuelle. 

Avant même la construction d’un parc, les ingénieurs tentent d’optimiser l’implantation des éoliennes. Mais une fois le parc installé, il est nécessaire d’agir en temps réel sur le fonctionnement des machines pour limiter ces pertes. C’est là qu’intervient la recherche en contrôle automatique. 

Piloter les éoliennes grâce aux mathématiques

L’une des stratégies les plus prometteuses pour réduire l’impact des sillages est le wake steering. Le principe consiste à orienter légèrement certaines éoliennes en amont afin de dévier leur sillage et d’épargner celles qui se trouvent derrière. On accepte alors une petite perte locale pour un gain global à l’échelle du parc. 

Mais décider comment orienter ces machines n’a rien d’intuitif. Le vent est variable, les interactions entre éoliennes sont complexes, et les effets des décisions prises auparavant ne sont visibles qu’après un certain délai, lié à la propagation du sillage dans l’air. Le problème devient alors un problème de contrôle avec retard, difficile à modéliser et à optimiser. 

Les travaux de Delphine Bresch-Pietri s’inscrivent précisément dans ce champ : développer des méthodes mathématiques capables de piloter ces systèmes réels, incertains et retardés, de façon robuste et efficace. 

 Vue schématique du wake steering. L’éolienne de gauche a un angle de lacet permettant de dévier son sillage de l’éolienne de droite

Au-delà des modèles : des stratégies plus fiables

De nombreuses approches ont été proposées dans la littérature scientifique pour résoudre ce problème : modèles aérodynamiques, apprentissage par renforcement en utilisant l’intelligence artificielle, méthodes d’optimisation dites « boîte noire » qui cherchent la meilleure solution sans modèle précis, ou encore « théorie des jeux » qui décrit les différentes interactions entre plusieurs objets. Si certaines donnent de bons résultats en simulation, leurs performances réelles restent souvent inférieures aux prévisions. 

L’axe de recherche développé par Delphine Bresch-Pietri vise à dépasser ces limites en s’appuyant sur des méthodes d’Extremum Seeking Control, une famille d’algorithmes capables d’optimiser un système sans connaître précisément son modèle, en se basant uniquement sur les mesures disponibles. Ses travaux s’attachent en particulier à adapter ces méthodes à des systèmes avec retard, en introduisant des mécanismes prédictifs permettant d’anticiper les effets différés des actions de contrôle. 

L’objectif : concevoir des stratégies de pilotage compatibles avec les conditions réelles d’exploitation, capables de s’adapter aux variations du vent tout en limitant la sollicitation mécanique des éoliennes. 

 

Le Trimestre Recherche comme laboratoire pédagogique

Ces recherches ne se développent pas seulement dans le cadre de thèses ou de projets scientifiques, mais aussi dans le cadre de la formation des élèves-ingénieurs. À Mines Paris – PSL, le Trimestre Recherche (TR), notamment du domaine CONTROL, permet aux élèves de deuxième année de s’immerger pendant trois mois dans un laboratoire, sur un véritable sujet de recherche. Encadrée par Delphine Bresch-Pietri, Aurélie Chopard-Lallier a ainsi travaillé sur la façon de déterminer, par le calcul, la meilleure stratégie d’orientation des éoliennes lorsque les effets du vent se propagent avec retard d’une machine à l’autre. 

Son projet a consisté à formuler cette question comme un problème de contrôle optimal, c’est-à-dire à chercher l’évolution des angles d’orientation qui maximise la production globale d’électricité, avec un modèle dynamique donné et sous réserve de connaître des prévisions exactes de vent. Pour résoudre le problème de l’effet des actions soumis à un délai lié à la dynamique des sillages, il est nécessaire d’introduire des outils spécifiques, notamment des méthodes numériques permettant de simplifier l’information temporelle et de transformer les équations continues en systèmes exploitables par ordinateur. Cette solution peut alors servir de référence à d’autres techniques de contrôle. 

Sur le plan scientifique, ce travail contribue à mieux intégrer les effets dynamiques des sillages dans les modèles de pilotage des parcs éoliens, condition indispensable pour concevoir des stratégies plus réalistes. Sur le plan pédagogique, il place l’élève dans une véritable démarche de recherche : construction d’un modèle, choix d’une méthode de résolution, analyse de résultats. Le Trimestre Recherche illustre ainsi le lien étroit entre formation et recherche, notamment en mathématiques, en montrant comment des outils théoriques deviennent des leviers concrets pour optimiser les systèmes énergétiques. 

Retard hydraulique (bleu) sur un intervalle de temps de 600 secondes, calculé à partir de données réelles LIDAR filtrées de vitesse du vent qui ont été interpolées (vert)

Retard hydraulique (bleu) sur un intervalle de temps de 600 secondes, calculé à partir d’hypothèses fictives de vitesse du vent (vert) : ici une vitesse constante, sauf à deux étapes de 50 secondes chacune.

 

Les mathématiques, moteur discret de la transition énergétique

En s’attachant à déterminer la meilleure manière d’orienter les éoliennes, les travaux de Delphine Bresch-Pietri illustrent concrètement la contribution des mathématiques à l’optimisation des ressources énergétiques. Derrière les équations et les algorithmes se joue un enjeu substantiel : produire davantage d’électricité renouvelable à partir d’infrastructures existantes, sans en multiplier le nombre, dans une logique de sobriété et d’efficacité, à une heure de raréfaction des ressources. 

À travers son activité de recherche et son engagement dans la formation au sein de Mines Paris – PSL, Delphine Bresch-Pietri incarne une vision des mathématiques comme discipline vivante, ancrée dans les défis contemporains, et transmise aux ingénieurs de demain. 

À l’occasion de la Journée internationale des mathématiques, ses travaux rappellent que les mathématiques ne se limitent pas aux abstractions : elles orientent aussi, très concrètement, les machines qui produisent l’énergie du futur. 

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