Fontainebleau, forêt ancienne et laboratoire du futur : le projet de recherche FORÊT

Recherche Science et société Transition écologique Décryptage
Publié le 21 mars 2026
Dans la forêt de Fontainebleau, les arbres ont une mémoire. Sous les rochers de grès, dans les sols, les paysages et les archives humaines, se cache l’histoire longue d’un territoire façonné par les interactions entre sociétés et milieux naturels. Comment cette forêt emblématique a-t-elle traversé les crises du passé ? Et que nous apprend-elle sur notre capacité à faire face aux bouleversements climatiques à venir ? 
À l’occasion de la Journée mondiale des forêts, l’Institut Supérieur d’Ingénierie et de Gestion de l’Environnement (ISIGE) de Mines Paris – PSL met en lumière le projet FORÊT – Fontainebleau : Résiliences d’un socio-écosystème en transition. Ce programme de recherche interdisciplinaire, porté par Béatrice Cointe, chargée de recherche au Centre de Sociologie de l’Innovation (CSI), et financé par la Mission pour les initiatives transverses et interdisciplinaires du CNRS, fait de ce massif un véritable laboratoire à ciel ouvert. 

Une forêt pas comme les autres

Ancien domaine royal, premier espace au monde protégé pour sa valeur culturelle, lieu de naissance de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), réserve de biosphère… La forêt de Fontainebleau occupe une place singulière dans l’histoire environnementale française et internationale. 

Mais elle est aussi, à l’instar de l’ensemble des écosystèmes, un territoire traversé par des tensions contemporaines : changement climatique, risques de sécheresse, pression des usages récréatifs, héritage d’anciens aménagements hydrauliques et industriels, projets énergétiques comme la géothermie. 

C’est précisément cette complexité qui en fait un site d’étude idéal pour le projet FORET, coordonné par Béatrice Cointe, chargée de recherche au Centre de Sociologie de l’Innovation (CSI – Mines Paris-PSL), et Samuel Abiven, directeur du CEREEP-Ecotron (Centre de recherche en écologie expérimentale et prédictive). 

 

 

Comprendre un « socio-écosystème » en transition

Le projet FORÊT part d’un constat : une forêt n’est pas seulement un écosystème naturel, c’est aussi un socio-écosystème, façonné par des siècles d’usages humains que sont la chasse royale, l’exploitation du bois, les aménagements hydrauliques, le tourisme ou encore la protection patrimoniale. 

L’objectif est double : 

  • Mieux comprendre comment ce territoire a évolué dans le passé 
  • Analyser comment il pourrait s’adapter aux changements globaux à venir 

Les chercheurs étudient ce qu’ils appellent la « zone critique » : l’ensemble formé par la forêt, les sols, le sous-sol, l’eau, les êtres vivants… et les sociétés humaines qui interagissent avec eux. 

Pour cela, le projet mobilise des disciplines très variées : sociologie, géologie, écologie, hydrogéologie, paléoécologie, architecture, histoire, biogéochimie ou encore photographie. 

Lire le paysage comme une archive

Une des originalités du projet est de croiser archives naturelles et archives humaines. Les sols, par exemple, conservent des traces chimiques et biologiques des anciens incendies ou des variations climatiques. Les paysages eux-mêmes portent l’empreinte des choix passés : routes forestières, points de vue aménagés, canaux souterrains, zones protégées. 

Cette démarche s’appuie aussi sur un travail artistique et historique. L’Observatoire photographique des paysages du massif de Fontainebleau, mené par l’Office National des Forêts avec la photographe Claire Tenu, permet la mise en regard des sites emblématiques avec des références picturales issues de l’école de Barbizon, expression désignant de façon informelle à la fois le centre géographique et spirituel d’une succession de colonies de peintres paysagistes établies autour de Barbizon, et le désir de ceux-ci de travailler « en plein air et d’après nature » dans la forêt de Fontainebleau. Les travaux de l’architecte-paysagiste Frédérique Mocquet, consacrés à l’étude des dispositifs d’Observatoires photographiques des paysages, constituent également une référence pour comprendre la portée scientifique et sensible de ces démarches. Cet observatoire, indépendant du projet FORET, fournit ainsi un appui méthodologique et culturel pour documenter l’évolution du paysage forestier. Une façon sensible et scientifique de documenter l’évolution du paysage forestier. 

Une crête de grès appelée « platière », qui est l’alternance de longues rides de grès, quelques mois (en haut) puis deux ans (en bas) après un incendie. Un peuplement dense de Pinus sylvestris est visible sur la gauche. Claire Tenu, 2021, 2022. Parcelle 619 après l’incendie d’août 2020, forêt de Fontainebleau, hiver 2021 / été 2022. Observatoire photographique des paysages du massif forestier de Fontainebleau, point de vue n° 42B. © Claire Tenu pour l’Office national des forêts.

Le feu, une mémoire cachée dans les sols

Parmi les recherches en cours, la thèse de Thérèse Rabotin, doctorante en co-encadrement entre Mines Paris – PSL et le CEREEP-Ecotron, explore une question centrale : comment les feux de forêt sont-ils enregistrés dans les sols ? 

Intitulée « Régimes de feu dans la forêt de Fontainebleau. Comment les feux sont-ils archivés ? », sa thèse étudie les traces laissées par les incendies passés sous forme de carbone pyrogénique. Ces résidus, produits par la combustion de la biomasse, constituent de véritables marqueurs environnementaux. 

En reconstituant l’histoire des incendies, les scientifiques cherchent à comprendre comment le feu a contribué à façonner la forêt et comment il pourrait influencer son avenir dans un contexte de réchauffement climatique. 

Un territoire, des chercheurs… et des acteurs locaux

Le projet FORÊT ne se limite pas aux laboratoires. Il s’appuie sur une collaboration étroite avec les acteurs du territoire : Office national des forêts (ONF)Château de Fontainebleau, collectivités locales, institutions patrimoniales et scientifiques.  

Sophie Violette, de l’ENS – PSL, et Jean-Louis Grimaud, enseignant-chercheur au Centre de Géosciences, s’associent avec ces acteurs locaux pour créer un réseau de mesures des niveaux des aquifères qui servira à mieux comprendre la dynamique actuelle de l’eau du sous-sol et anticiper sa disponibilité à l’avenir dans le contexte des changements climatiques. 

Des ateliers interdisciplinaires sont régulièrement organisés sur le terrain, réunissant chercheurs, architectes, naturalistes, géologues et photographes. Ces rencontres permettent de confronter les regards et de co-construire de nouvelles manières d’étudier un environnement en mutation. 

Carte de la forêt de Fontainebleau en 1778 montrant de vastes zones ouvertes (en rose clair) dans les parties centrale et méridionale du massif, autour des crêtes de grès. Guillaume-Nicolas Delahaye [auteur, dessinateur], Sampierdarena [éditeur/imprimeur], 1778. Nouvelle carte de la forêt de Fontainebleau d’après les meilleurs plans. Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France.

Fontainebleau, un laboratoire du futur

En étudiant Fontainebleau comme un territoire à la fois patrimonial, écologique et scientifique, le projet FORÊT pose une question plus large : comment penser la résilience des socio-écosystèmes face aux crises environnementales ? 

La forêt devient ainsi un terrain d’expérimentation pour comprendre comment passé, présent et futur s’entremêlent, et comment nos sociétés peuvent s’inspirer des trajectoires anciennes pour imaginer des formes de gestion plus durables. 

À l’heure où les forêts du monde entier sont fragilisées par les changements climatiques, Fontainebleau rappelle que les paysages sont des archives vivantes et que leur histoire peut éclairer nos choix à venir. 

Incendies représentés dans la couche compatible QGIS de la base de données des feux de la forêt de Fontainebleau (zones en rouge).


Pour aller plus loin :

À découvrir aussi