Des mathématiques pour faire tenir le réseau électrique : les recherches de François Pacaud
Les réseaux électriques modernes sont parmi les infrastructures les plus complexes jamais construites. Ils doivent maintenir en permanence l’équilibre entre ce qui est produit et ce qui est consommé, intégrer des énergies renouvelables par nature fluctuantes et garantir la stabilité du système face aux aléas climatiques ou techniques. Pour y parvenir, les opérateurs ne s’appuient pas seulement sur des équipements physiques : ils mobilisent aussi des modèles mathématiques capables de décrire le réseau dans son ensemble et d’en optimiser le fonctionnement.
À Mines Paris – PSL, François Pacaud travaille précisément sur ces outils mathématiques. Enseignant-chercheur au CAS, il développe des méthodes d’optimisation issues des mathématiques appliquées et du calcul scientifique. Ses recherches visent à rendre calculables, en pratique, des problèmes d’optimisation longtemps considérés comme trop grands ou trop complexes pour être résolus rapidement.
Piloter un réseau électrique, ce n’est pas seulement faire circuler du courant d’un point A à un point B. Il s’agit de décider en permanence comment répartir les flux d’électricité tout en respectant de nombreuses contraintes physiques (lois de Kirchhoff) et techniques (capacités des lignes, sécurité du système et coûts économiques). Ces questions sont formalisées sous la forme de problèmes d’optimisation non linéaires permettant de calculer le flux de puissance optimal (optimal power flow – OPF) qui permet de minimiser les pertes au sein du réseau.
À l’échelle des grands réseaux interconnectés, comme le réseau Européen, ces modèles atteignent des dimensions vertigineuses, avec plusieurs centaines de milliers de variables et de contraintes. Ils doivent en outre tenir compte d’incertitudes, par exemple liées à la météo ou aux variations de production éolienne et solaire. Résoudre ces problèmes avec précision et en temps utile est donc un enjeu central, à la fois pour améliorer la stabilité du réseau et pour l’intégration progressive de nouvelles sources d’énergie, dans un contexte où la transition énergétique devient indispensable.
Carte du réseau de transport d’électricité européen (ENTSO-E), représentant les infrastructures exploitées par les gestionnaires membres de l’ENTSO-E, existantes ou en construction (centrales, convertisseurs, postes et lignes ou câbles à haute tension).
Pour résoudre ces problèmes, François Pacaud s’appuie sur des méthodes issues de l’optimisation mathématique, en particulier les méthodes dites « de points intérieurs ». Leur principe est d’approcher progressivement la meilleure solution possible en effectuant une suite de calculs successifs. À chaque étape, l’algorithme doit résoudre de grands systèmes d’équations, appelés conditions de Karush–Kuhn–Tucker (KKT), qui traduisent mathématiquement l’ensemble des contraintes physiques et techniques du réseau.
Le principal obstacle n’est pas tant la formulation du problème que sa résolution numérique. Les systèmes KKT sont immenses, très majoritairement composés de zéros (on dit qu’ils sont « creux ») et souvent délicats à manipuler sur le plan numérique. Leur taille et leur structure rendent les calculs longs et gourmands en mémoire. Le passage à l’échelle, c’est-à-dire la capacité à traiter des réseaux entiers plutôt que des modèles simplifiés, constitue l’un des défis centraux du domaine.
Une avancée majeure des travaux récents de François Pacaud consiste à exploiter la puissance de calcul des processeurs graphiques (GPU), des architectures massivement parallèles, pour résoudre ces problèmes d’optimisation. Les GPUs fonctionnent différemment des processeurs classiques : ils sont notamment très bons pour effectuer des milliers de petits calculs en parallèle, plutôt que de les résoudre pas à pas sur un seul processeur. Les GPUs ont ainsi grandement contribué à la révolution de l’apprentissage profond dans les années 2010.
En collaboration avec des chercheurs du MIT et de Argonne National Laboratory, il a contribué au développement de nouvelles méthodes dites « en espace condensé », qui consistent à reformuler les systèmes d’équations KKT sous une forme mathématique mieux adaptée au calcul parallèle. Ces reformulations permettent d’utiliser des bibliothèques numériques spécialisées, capables de factoriser et résoudre efficacement de très grands systèmes creux sur GPU. Grâce à ces approches, il devient possible de résoudre en moins de vingt secondes des problèmes représentant l’ensemble d’un grand réseau électrique national, là où des heures de calcul étaient auparavant nécessaires.
Au-delà du gain de performance, ces résultats rendent envisageable une optimisation quasi en temps réel de réseaux de très grande taille, condition essentielle pour une gestion dynamique et sécurisée des infrastructures énergétiques.

Processeur graphique (GPU) GeForce 6600GT de Nvidia.
Ces recherches ne se limitent pas aux réseaux électriques. Elles portent plus largement sur l’optimisation non linéaire et stochastique à grande échelle, c’est-à-dire sur la recherche de la meilleure solution possible lorsque les relations mathématiques ne sont pas linéaires et que certaines données sont incertaines ou variables, par exemple à cause de la météo ou du comportement des usagers.
Pour cela, François Pacaud développe et améliore des solveurs, des logiciels capables de résoudre automatiquement de très grands problèmes mathématiques. Parmi eux, MadNLP et MadNCL sont des solveurs d’optimisation conçus pour gérer des milliers voire des millions de variables, de nombreuses contraintes physiques et des phénomènes d’incertitude. Ces outils trouvent des applications variées : réseaux énergétiques, traitement du signal ou encore robotique. L’enjeu n’est pas seulement de trouver une solution, mais qu’elle soit fiable, stable et calculable dans un temps raisonnable, ce qui dépassait jusque-là les capacités des algorithmes classiques.
Formé en mathématiques appliquées, François Pacaud a travaillé comme ingénieur en optimisation dans l’industrie avant de poursuivre ses recherches dans de grands laboratoires internationaux. Aujourd’hui à Mines Paris – PSL, il développe des méthodes de mathématiques computationnelles avancées tout en s’inscrivant dans des collaborations avec des acteurs du secteur de l’énergie. Un parcours qui reflète l’articulation entre théorie et pratique chère à l’École, dans une logique de double impact science et industrie. Les mathématiques deviennent ainsi des outils d’aide à la décision, capables de transformer de vastes ensembles de données et de contraintes physiques en stratégies concrètes de pilotage des infrastructures.
Les mathématiques jouent un rôle central dans les infrastructures énergétiques modernes. Optimiser un réseau électrique, ce n’est pas seulement résoudre une équation : c’est garantir la stabilité d’un système vital, accompagner l’intégration des énergies renouvelables et sécuriser l’approvisionnement en électricité. En cette Journée internationale des mathématiques, les recherches menées à Mines Paris – PSL illustrent le pouvoir des outils mathématiques lorsqu’ils sont conjugués au calcul scientifique et à l’ingénierie. Les équations, loin d’être abstraites, peuvent contribuer très concrètement à relever les défis énergétiques contemporains.
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