Une IA de la donnée à la matière : au CMAT, prédire et optimiser les matériaux du futur
Les matériaux modernes, tels que les alliages métalliques, composites, polymères recyclés, présentent des microstructures complexes constituées de grains, de fibres, de pores ou de défauts invisibles à l’œil nu. Or, ce sont précisément ces détails microscopiques qui déterminent la résistance mécanique, la durée de vie en fatigue ou le risque de fissuration.
Traditionnellement, l’étude de ces phénomènes repose sur des modèles physiques complexes, dont l’élaboration et la calibration repose sur des campagnes expérimentales longues, lourdes et coûteuses. Les essais mécaniques classiques, tels que les tests de fatigue ou de traction, mobilisent des moyens importants et ne permettent pas d’explorer exhaustivement l’ensemble des configurations possibles.
Dans ce contexte, l’IA ouvre de nouvelles perspectives : en s’appuyant sur des données toujours plus abondantes tout en respectant strictement les lois de la physique, elle permet de réduire le nombre d’essais, d’accélérer l’analyse et de cibler plus efficacement les paramètres les plus déterminants pour le comportement des matériaux.

Particule de matériau actif constituant l’électrode positive de batteries lithium-ion de type NMC, utilisée par exemple dans les voitures électriques et les téléphones. L’échantillon a été préparé par faisceau ionique au sein d’un microscope électronique à balayage, très puissant capable de voir l’organisation interne du matériau, puis caractérisé par EBSD. Les couleurs correspondent à différentes orientations cristallines, qui ne se comportent pas tous de la même façon lors du cycle de charge et de décharge de la batterie. L’analyse de l’agencement et de l’orientation de ces cristaux permet de réaliser des simulations multiphysiques réalistes, c’est-à-dire créer des modèles numériques très réalistes pour mieux comprendre ce qui se passe dans la batterie pendant son fonctionnement, offrant une meilleure compréhension des mécanismes impliqués lors du cyclage des batteries et ouvrant la voie à des améliorations de leurs performances et de leur durée de vie.
Auteurs : Clémence Pinot (CMAT), Jean-Michel Scherer (CMAT), Cyrille Colin (CEMEF), Fabrice Gaslain, Domitille Giaume (Chimie ParisTech – PSL), Aubin Geoffre (CMAT), Cécilie Duhamel (CMAT)
Un premier axe majeur de recherche concerne le traitement automatisé des données expérimentales, en particulier les images issues de la tomographie X, une technique non destructive qui permet la reconstruction d’images « en coupe » d’un objet à trois dimensions, de la microscopie ou de la diffraction électronique (ou electron backscatter diffraction – EBSD), une technique qui permet de cartographier l’orientation des cristaux à l’intérieur d’un matériau afin d’en comprendre la structure interne et le comportement mécanique.
Grâce à des réseaux de neurones spécialisés, les chercheurs du CMAT développent des outils capables de :
Par exemple, des architectures de type U-Net, une architecture symétrique en forme de U qui permet une segmentation précise des images tout en préservant les détails contextuels importants permettent aujourd’hui d’atteindre une précision supérieure à celle d’un expert humain, tout en réduisant drastiquement le temps d’analyse. Plus encore, des modèles avancés comme les Vision Transformers sont capables de capter à la fois des informations locales et globales, essentielles pour comprendre le comportement mécanique d’un matériau soumis à des contraintes.
Ces outils ouvrent la voie à une caractérisation plus rapide, plus fine et plus systématique des matériaux industriels.

Un autre verrou scientifique majeur est l’accès à des données représentatives, notamment lorsqu’il s’agit de défauts rares mais critiques. Pour y répondre, le CMAT exploite les modèles génératifs, en particulier les GANs (Generative Adversarial Networks) et les modèles de diffusion.

Ces IA sont capables de générer artificiellement des microstructures 3D réalistes, intégrant :
Ces microstructures synthétiques sont ensuite utilisées dans des simulations numériques pour étudier l’influence des défauts sur la fatigue ou la rupture, sans multiplier les essais destructifs.
Les microstructures générées par IA permettent surtout de mieux représenter la diversité et la criticité des défauts observés en conditions réelles. Elles servent ainsi à quantifier de manière plus fiable l’impact de ces défauts sur la durée de vie des matériaux, à en extraire des statistiques robustes et à développer de nouveaux outils de contrôle et de prédiction. L’objectif n’est pas de sur-optimiser artificiellement les performances, mais au contraire d’éviter des marges de sécurité excessivement conservatrices, en s’appuyant sur une compréhension plus fine et plus réaliste du comportement des matériaux.
L’impact se concrétise sur la réduction massive du nombre d’essais physiques et exploration accélérée de nouveaux matériaux.
Les simulations physiques fines reposent souvent sur des calculs pouvant durer des heures, voire des jours. Pour les rendre exploitables en contexte industriel, le CMAT développe des jumeaux numériques augmentés par l’IA.
Le principe :
Cette approche est notamment appliquée à des procédés comme le soudage, où des caméras thermiques fournissent des données en temps réel. L’IA permet alors d’estimer instantanément les contraintes internes dans le matériau et d’anticiper les risques de fissuration.
Ces travaux fournissent des outils d’aide à la décision utilisables directement en production industrielle.
Contrairement à une IA purement « boîte noire », l’approche du CMAT repose sur une hybridation étroite entre données et lois physiques. Les réseaux de neurones ne remplacent pas la physique : ils viennent compléter les zones d’incertitude des modèles existants.
Concrètement :
Cette stratégie permet de conserver interprétabilité, robustesse et crédibilité scientifique, indispensables pour une adoption industrielle.

Ces travaux ont été présentés lors du Workshop IA de l’ITN, organisé le 10 décembre 2025 à Mines Paris – PSL. Pensé comme un espace d’échange transversal, l’événement a permis de croiser chercheurs, enseignants et doctorants autour des usages concrets de l’IA en recherche. Au CMAT, cette dynamique s’inscrit pleinement dans les projets structurants de l’École, en lien avec la fabrication additive, l’énergie, la mobilité et les partenariats industriels.
Au-delà de la diversité des sujets, le workshop a souligné une dynamique commune : construire une IA ancrée dans le réel, capable de dialoguer avec les humains et de s’intégrer dans des systèmes complexes.
À travers ces recherches, le CMAT montre que l’IA peut devenir un véritable instrument scientifique, au service d’une ingénierie plus sobre, plus rapide et plus fiable.
En combinant expérimentation, modélisation physique et IA, le CMAT contribue à une transformation profonde de la science des matériaux : mieux comprendre pour mieux concevoir, tout en répondant aux enjeux industriels et environnementaux contemporains.
Comment faire de l’intelligence artificielle (IA) autre chose qu’un simple outil performant ? Au Centre de Gestion Scientifique (CGS) de Mines Paris –...