Transition écologique : les facteurs économiques, sociaux et politiques encore trop souvent négligés
La transition énergétique est souvent envisagée d’abord comme une nécessité environnementale face au changement climatique. Mais que gagne-t-on aussi, économiquement, socialement et politiquement, à produire davantage d’énergie renouvelable sur son territoire et à réduire notre dépendance aux énergies fossiles ? Andrea Michiorri, directeur de recherche au Centre Procédés, Énergies Renouvelables et Systèmes Énergétiques (PERSÉE) de Mines Paris – PSL et responsable pédagogique du Mastère Spécialisé Énergies Renouvelables (MS ENR), éclaire ces dimensions encore trop souvent négligées de la transition. Un regard proposé à l’occasion de la Semaine européenne du développement durable, organisée du 18 septembre au 8 octobre 2026, qui invite à penser conjointement les dimensions environnementales, économiques et sociales du développement durable.
Vous êtes enseignant-chercheur à Mines Paris – PSL : depuis quand et quel est votre domaine de spécialité ?
J’ai rejoint Mines Paris – PSL en 2011 après cinq années d’étude et de travail au Royaume Uni. J’y ai occupé des fonctions à responsabilité croissante : d’abord en tenure track, puis comme chargé de recherche. Je suis directeur de recherche depuis 2025. Au sein du centre PERSEE, mes travaux portent sur l’impact de l’environnement sur les infrastructures énergétiques, ainsi que sur l’application des prévisions à la prise de décision dans ce domaine.
Vous coordonnez également le Mastère Spécialisé Énergies Renouvelables (MS ENR). En quoi consiste ce rôle, par opposition à l’enseignement direct ?
J’ai commencé à travailler sur ce Mastère Spécialisé à mon arrivée à l’École, avant d’en prendre la responsabilité pédagogique en 2018. Mon rôle consiste d’abord à veiller à la cohérence de la formation avec les besoins de l’industrie et avec les exigences réglementaires, en coordination avec les huit autres universités et centres de recherche européens partenaires du programme.
Il implique aussi de suivre toutes les phases de la formation : de la sélection des intervenants, à l’organisation et à la vérification des épreuves, jusqu’à la remise des diplômes. C’est une activité porteuse de sens à double titre : elle contribue à la transition énergétique et à l’amélioration de notre planète et de la société, tout en permettant aux élèves d’accélérer ou de réorienter efficacement leur carrière.
Quels sont les principaux axes de la formation et quelle plus-value apporte-t-elle aux étudiants comme au secteur ?
Le MS ENR s’inscrit dans un programme plus vaste, l’European Master in Renewable Energies, organisé depuis 2002 par Mines Paris – PSL et plusieurs autres universités et centres de recherche partenaires, sous la coordination de l’association EUREC.
Au premier semestre, les élèves suivent une formation généraliste sur les énergies renouvelables. Au deuxième semestre, ils acquièrent une expertise sur une technologie précise : éolien, photovoltaïque, énergies marines, solaire à concentration, combustibles soutenables, ou intégration au réseau et digitalisation de l’énergie. Le troisième semestre se déroule en entreprise.
Les enseignements sont dispensés en français et en anglais dans deux pays différents, favorisant un véritable bilinguisme opérationnel. L’objectif est de former des experts capables de maîtriser une technologie spécifique, d’évoluer dans cette industrie tout au long de leur carrière, et de piloter facilement des projets internationaux, en France comme à l’étranger. Au-delà de la préparation technique, du bilinguisme et de la mobilité internationale, la forte motivation des élèves constitue elle-même un atout unique pour les entreprises du secteur.
Les énergies renouvelables sont généralement présentées comme un devoir environnemental, quelque chose que nous « payons » pour la planète. Qu’en pensez-vous ?
Cette vision est trop restrictive. Le changement climatique constitue aujourd’hui le principal moteur de la transition aux yeux du grand public, mais le présenter uniquement comme un coût environnemental occulte trois autres catégories d’avantages : économiques, sociaux et politiques.
Ce n’est d’ailleurs pas une idée nouvelle. La recherche et les politiques modernes en matière d’énergies renouvelables ont pris leur essor dans les années 1970, non pas d’abord pour des raisons climatiques qui ne faisaient pas encore partie du débat public, mais en réponse à la crise pétrolière de 1973 et aux préoccupations qu’elle a suscitées autour de la sécurité énergétique et du coût de l’énergie. L’argument environnemental s’est renforcé par la suite ; les arguments économiques et liés à la souveraineté étaient déjà présents.
En résumé, la transition apporte, au-delà de la réduction des émissions, une croissance économique nationale plus forte grâce à la substitution des importations, à la production et à la construction locales. Elle crée également des emplois liés à des activités d’installation et de maintenance difficilement délocalisables, ainsi qu’une stabilité politique qui se traduit par la souveraineté énergétique, et une moindre vulnérabilité aux chocs de prix extérieurs.
C’est là, en substance, la conclusion commune à laquelle parviennent deux penseurs influents, bien qu’animés par des motivations différentes : l’Américain Amory Lovins et l’Allemand Hermann Scheer. Tous deux considèrent que les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique sont compétitives d’un point de vue purement économique, car elles sont moins coûteuses et plus rapides à mettre en œuvre, même s’ils divergent sur la question de savoir si les forces du marché suffisent à elles seules à opérer la transition ou s’il est nécessaire de recourir à des mesures politiques sous forme d’incitations.
Concrètement, en quoi produire davantage d’énergie sur son territoire et en consommer peut-il générer des avantages économiques ?
Précisons d’emblée que nous parlons ici de la production au sein d’une zone, d’un État, d’une région ou d’un département donné, et non de l’autoproduction et de l’autoconsommation à l’échelle des ménages, dont la portée et la dynamique sont différentes.
Le PIB correspond à la somme de la consommation, des investissements, des dépenses publiques et de la balance commerciale, c’est-à-dire les exportations moins les importations). À dépenses égales et pour un même service énergétique, les technologies de transition énergétique redistribuent la destination de ces dépenses : les importations de combustibles fossiles, qui pèsent sur les exportations nettes, sont remplacées par des investissements nationaux et des dépenses d’exploitation nationales, ce qui fait progresser le PIB même sans augmentation globale des dépenses.
Ce mécanisme fonctionne car le besoin sous-jacent auquel nous répondons est un service – chauffage, mobilité, électricité – et non l’utilisation d’un combustible spécifique. Une pompe à chaleur ou un véhicule électrique fournit ce service tout en remplaçant le pétrole ou le gaz importé par de l’électricité nationale et des équipements installés localement.
L’ampleur de l’amélioration du PIB dépend de la part des dépenses consacrées à la construction, à la fabrication, au combustible et à la maintenance qui reste dans l’économie locale, par opposition à celle qui s’échappe à l’étranger. Dans la pratique, cela varie considérablement selon la technologie et les choix en matière de chaîne d’approvisionnement : fabrication nationale ou approvisionnement mondialisé.
La localisation de la fabrication, comme l’assemblage de batteries ou de panneaux solaires, apporte une valeur ajoutée supplémentaire spécifique à chaque technologie. C’est dans le secteur de l’énergie solaire que cet effet est le plus marqué : le passage d’équipements importés à des équipements fabriqués localement peut augmenter considérablement la captation de valeur nationale.
Cela a des implications politiques : comme c’est la fraction de valeur générée sur le territoire nationale, et non pas simplement les dépenses totales, qui détermine le PIB, une politique industrielle visant à localiser des phases spécifiques à forte intensité de coûts a un effet disproportionné sur la rétention de la richesse.
De quel type d’emplois s’agit-il ? Peuvent-ils résister à l’automatisation ou à la délocalisation ?
Deux catégories résistent particulièrement à la délocalisation : l’installation et la maintenance. De leur nature, ces activités sont liées à un site précis : un technicien spécialisé dans les pompes à chaleur, un installateur de panneaux solaires ou un opérateur de centrale électrique doit se trouver physiquement là où se trouve l’équipement. Ces métiers couvrent différents niveaux de compétences, allant des métiers de l’installation à l’ingénierie électrique, en passant par le financement de projets, ainsi que les aspects juridiques et les démarches d’autorisation.
Les emplois liés à la chaîne industrielle – extraction, transformation des matériaux, recyclage et fabrication de composants – sont aujourd’hui davantage exposés à la délocalisation. La plupart des panneaux solaires par exemple sont importés, mais la part nationale peut être augmentée grâce à une politique de localisation. Il convient également de préciser que tous ces emplois ne sont pas créateurs de valeur ajoutée : certains remplacent des emplois dans les activités liées aux énergies fossiles qu’ils supplantent, plutôt que d’y contribuer.
Ces emplois peuvent également résister aux nouvelles menaces représentées par l’automatisation et le remplacement par l’IA. L’intensité en main-d’œuvre dans les domaines de l’installation et de la maintenance est une caractéristique structurelle. Ces activités nécessitent une présence humaine, quel que soit le degré d’automatisation atteint en amont dans la fabrication, ce qui en fait une destination plausible de reconversion pour les travailleurs déplacés ailleurs, à condition que des parcours de requalification existent.
Au-delà des aspects économiques, en quoi la transition énergétique est-elle un enjeu pour la stabilité et l’indépendance d’un pays ?
La souveraineté énergétique constitue l’un de ses principaux bénéfices politiques. La production nationale d’énergies renouvelables et les gains d’efficacité réduisent la vulnérabilité aux chocs de prix et aux problèmes de disponibilité des combustibles importés.
Or, ces chocs ne se limitent pas aux factures d’énergie : ils se répercutent sous forme d’inflation et de perturbations tout au long des chaînes de valeur, bien au-delà du secteur énergétique lui-même, touchant notamment la construction, l’alimentation et les transports, ce qui affaiblit le tissu productif dans son ensemble ainsi que la cohésion sociale. De plus, cette fragilité a souvent été utilisée comme arme pour exercer une pression politique, comme lors de la crise pétrolière des années 1970 ou pendant l’invasion de l’Ukraine. Les capacités locales en énergies renouvelables et les emplois qui en découlent, à l’abri de ces répercussions externes, jouent un rôle stabilisateur.
Il existe un avantage secondaire, à l’échelle régionale : l’augmentation de la valeur foncière. Les toitures, les parkings et les terres agricoles marginales ou à faible rendement, auparavant non monétisées, deviennent génératrices de revenus une fois équipées d’installations renouvelables, simplement parce que les ressources renouvelables existantes – le vent, le soleil, la pluie, la chaleur du sol – deviennent économiquement exploitables grâce aux nouvelles technologies. Cela revêt une importance particulière dans les régions rurales et économiquement périphériques, où le foncier est souvent le principal actif disponible. Un nouveau flux financier apparait alors, sans corrélation avec la production agricole, renforçant ainsi le poids économique de ces régions et leur conférant un rôle plus important dans l’économie nationale.
Qui profite réellement de ces gains : les ménages, les entreprises, les collectivités locales, les agriculteurs ?
Ces quatre acteurs en tirent profit, de manière différente mais simultanée. Les ménages bénéficient d’une énergie moins chère, plus fiable et produite localement : les pompes à chaleur et les véhicules électriques réduisent les factures de carburant, qui dépendent des importations, tout en fonctionnant grâce à l’électricité nationale. Les entreprises bénéficient des mêmes avantages en termes de prix et de fiabilité, ainsi que de nouvelles opportunités d’investissement, allant du financement de projets à la fabrication au sein de la chaîne d’approvisionnement. Les collectivités locales bénéficient de recettes fiscales, d’un développement économique local et de la création d’emplois liés à la construction et à l’exploitation des installations, tout en réduisant la pollution locale. Les agriculteurs en tirent un avantage particulier : la location de terres marginales ou à faible rendement pour l’installation de parcs renouvelables génère des revenus indépendants des récoltes ou des cours des matières premières, tandis que la production d’électricité sur place permet d’alimenter directement les systèmes d’irrigation, de séchage et d’autres opérations agricoles, réduisant ainsi les coûts des intrants.
La France ou l’Europe sont-elles prêtes à mettre en place l’ensemble de cette chaîne de valeur, des matières premières au financement ?
Pas encore, et c’est précisément là que réside l’opportunité. La France et l’Europe sont déjà bien positionnées dans les domaines de la construction, de l’exploitation et de la maintenance, de l’ingénierie et de la finance, autant d’activités intrinsèquement locales et difficiles à délocaliser. Elles sont en revanche relativement faibles dans les secteurs de l’extraction, de la transformation des matériaux et de certains segments de l’industrie manufacturière, ou ont délocalisé certaines activités. Ces secteurs peuvent être redéveloppés au niveau national ou, de manière plus réaliste, à l’échelle européenne, où les chaînes d’approvisionnement, les marchés de capitaux et le marché final arrivent à des tailles suffisantes.
D’autres régions évoluent rapidement dans la même direction : la Chine et l’Inde comptent parmi les grandes économies qui s’électrifient le plus rapidement, même si elles fonctionnent encore aujourd’hui en grande partie grâce au charbon. Les pays en développement ont encore plus à y gagner proportionnellement, puisque le développement de capacités locales en énergies renouvelables leur permet de conserver leurs richesses sur leur territoire, de réduire la pollution et de diminuer leur dépendance vis-à-vis des fournisseurs d’énergie étrangers, plutôt que de reproduire le modèle de dépendance aux importations.
La relocalisation des segments les plus fragiles de la chaîne de valeur n’est donc pas une mesure défensive, mais un moyen de tirer parti d’un avantage que chaque région a intérêt à rechercher.
La transition énergétique se projette à l’horizon 2050. Pourquoi ne peut-elle pas attendre ?
Car le retard n’est pas neutre : il se traduit par des pertes financières et de l’instabilité, et pas seulement par un ralentissement des progrès. Le meilleur moment pour accélérer la transition, c’était il y a dix ans, puis neuf, puis hier. Attendre ne préserve pas les options : cela augmente la facture des importations d’énergies fossiles payée chaque année, retarde la création d’emplois nationaux et repousse le moment où la souveraineté énergétique commencera à protéger le pays contre les chocs extérieurs. Les obstacles sont rarement techniques ou économiques, ils sont institutionnels : des réglementations obsolètes, des financements hésitants, des politiques fragmentées.
Aujourd’hui, la meilleure option reste d’agir dès maintenant : cela peut se traduire, pour les ménages, par l’installation d’une pompe à chaleur qui apporte également un soulagement lors des vagues de chaleur et améliore le confort thermique ainsi que la valeur immobilière, ou par l’achat d’un véhicule électrique ; et, plus largement, par une prise de conscience accrue du grand public, des entreprises et des décideurs politiques quant aux besoins et aux avantages de la transition énergétique.
Vue sous cet angle, la transition énergétique n’est pas une dépense pour le bien de la planète. C’est un investissement dont les retombées, en termes d’emplois, de PIB et de souveraineté, diminuent chaque année où les décisions sont reportées.

